• La Librairie de Monsieur Charlie - Chapitre 5

    La Librairie de Monsieur Charlie - Chapitre 5

     

       Vendredi soir, dernière heure de cours, plus que quelques minutes. La professeur était en train de donner les devoirs à faire pour la rentrée en novembre. Les élèves étaient tous agités, pressés d'entendre la sonnerie qui signalera le début de deux semaines de repos. Jonathan était comme à son habitude au fond de la classe, légèrement appuyé sur le mur. Il était attentif aux paroles de la femme et notait tout ce qu'elle disait. Elle était en train de passer dans les rangs afin de distribuer à ses élèves un livre à lire pendant les vacances. Arrivé à sa hauteur, le garçon la remercia et prit l'ouvrage. Il observa la couverture : un renard encapuchonné d'une étoffe beige. « Le Roman de Renart ». Il retourna le bouquin et survola rapidement le résumé avant d'être interrompu par la sonnerie. Un brouhaha s'éleva subitement dans la salle de classe. La professeur haussa la voix afin d'obtenir de nouveau l'attention de ses élèves pour leur donner les dernières consignes, mais ce fut peine perdue. La femme laissa ses bras tombaient le long de son corps et secoua la tête avec un petit sourire en coin, puis rassembla elle aussi ses affaires. Remarquant l'abandon de la professeur, Jonathan imita ses camarades et rangea ses affaires à la hâte.

     

       Le collégien passa les grilles du collège rapidement, pour la dernière fois avant deux semaines. Et il était ravi. Plus de cours, plus de Mathéo, plus de regards méchants et moqueurs, plus de profs pendant deux semaines. Deux semaines sans angoisse, sans avoir cette boule au ventre qui lui pourrissait la vie, ce stress lorsqu'il passait ces grilles, lorsqu'il se retrouvait dans ce bâtiment. Il remit son sac convenablement dans son dos et tourna afin de rejoindre l'habituelle rue piétonne qu'il avait traversé tous les jours, un peu plus joyeux que d'habitude. Sauf que sa joie fut de courte durée. En bifurquant, il fut repoussé violemment en arrière. Il releva la tête et fut quelque peu perturbé en croisant les yeux bleus de son tyran. Ce dernier laissa échapper un rire mauvais de ses lèvres, content de l'effet qu'il avait eu sur sa victime, avant de s'avancer vers le brun qui fit un pas en arrière. Jonathan avait un très mauvais pressentiment.

    « — Tu ne croyais pas qu'on allait te laisser partir comme ça ? On va s'ennuyait sans toi pendant les vacances. »

    Il prit un air faussement peiné. Ses acolytes, Vincent et Dylan – un garçon brun, grand et mince, qui ne respirait clairement pas l'intelligence – s'approchèrent de lui. Le garçon recula de nouveau, mais les deux compères furent plus rapides que lui et lui saisirent les bras. Jonathan jeta des regards autour de lui dans l'espoir de voir quelqu'un, n'importe qui, qui pourrait lui venir en aide. Mais la rue était déserte. Soudain, il reçut un coup de poing dans le ventre. Il laissa échapper un cri de douleur et s'il n'était pas retenu par les deux autres garçons, il serait probablement tombé par terre. Il sentit une main sur son menton, puis on lui releva la tête. Des larmes perlaient déjà aux coins de ses yeux. Il échangea un rapide regard avec Mathéo et ce dernier lui donna de nouveau une droite en plein visage. À partir de ce moment, les coups se mirent à pleuvoir. Au visage, dans le ventre, dans les côtes, les bras... Le garçon finit par être jeté par terre et il eut l'impression que les coups de pied des trois autres garçons ne s'arrêteraient jamais. Après de longues minutes qui furent interminables pour Jonathan, il sentit qu'on lui arracha son sac et qu'on versa le contenu de celui-ci sur lui. La tête bourdonnante, les yeux fermés et les joues mouillaient de larmes, il n'entendit pas ce que les caïds dirent. Il entendit juste vaguement des rires. Puis le silence.

     

       Il n'avait pas perdu connaissance. Enfin, il croyait, il n'en était pas sûr. Il s'était relevé avec difficulté, avait ramassé ses affaires en larmes. Il fut plutôt soulagé que la rue soit déserte pour le coup. Il se sentait minable. Il reprit le chemin de la maison, avec difficulté à cause de la douleur. Il priait pour que sa mère ne soit pas là, il n'avait pas envie de justifier son état. Sur la route, il attira les regards : il se doutait bien que son visage devait porter les séquelles des coups qu'il avait reçut. Il mit alors sa capuche et accéléra, la tête baissée pour qu'on ne prête pas attention à son visage abîmé. En passant dans la rue piétonne, il entendit quelqu'un l'interpellait. Il tourna la tête et reconnut l'homme qu'il avait rencontré récemment : Monsieur Charlie.

    « — Ça va, mon grand ? demanda le vieil homme.

       — Oui, oui, ne vous inquiétez pas. »

    Le garçon le salua de loin et pressa le pas. Le libraire avait les sourcils froncés, il avait bien remarqué que quelque chose n'allait pas.

    « — Attends ! »

    Jonathan voulut ignorer l'homme, mais il se retourna quand même. Il était en train d'avancer vers lui. Arrivé à sa hauteur, il vit l'homme inspecter son visage.

    « — Viens avec moi. »

    Jonathan ouvrit la bouche pour répliquer, mais il repartait déjà vers la librairie. Il voulut partir, mais suivit Monsieur Charlie quand même. Il voulait sûrement l'aider, il n'allait pas refuser. Il entra dans la bibliothèque et ferma la porte derrière lui. Monsieur Charlie sortit de la pièce derrière le comptoir avec une petite trousse de soins. Il lui fit signe de s'installer dans l'un des fauteuils et Jonathan s'exécuta. Le vieil homme posa son chapeau melon sur l'accoudoir du fauteuil et ouvrit sa trousse. Il s'assit en face du garçon sur la table basse.

    « — Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ? demanda-t-il.

       — Je... Je suis tombé, tenta de mentir le collégien.

       — Si tu veux vraiment faire croire cela à ta mère, laisse-moi nettoyer ton visage, il est plein de sang. »

    Le garçon baissa la tête, honteux à cause de son mensonge. Il laissa Monsieur Charlie nettoyait son visage à l'aide de plusieurs compresses qu'il déposait sur la table basse et que Jonathan regardait avec horreur. Il grimaçait parfois lorsque le libraire touchait une zone douloureuse.

    « — Tu ne veux vraiment pas parler de ce qu'il s'est passé ? »

    Il ne répondit pas. Quelques secondes passèrent et Monsieur Charlie souffla.

    « — D'accord, je ne vais pas te forcer... Tu n'as pas grand-chose, c'est juste le sang qui avait coulé de ta plaie sur la tempe et de ta lèvre qui rendait ton état... inquiétant.

       — Merci beaucoup, monsieur... marmonna le garçon.

       — Mais de rien. »

    Il lui sourit et lui ébouriffa les cheveux, geste qu'il appréciait car il lui rappelait sa mère. Il sourit aussi, mais se ravisa en sentant sa lèvre inférieure qui le tiraillait. Jonathan remercia encore l'homme qui rangeait la trousse de soins et jetait les compresses usagées. Il sortit de la libraire avec un look un peu moins effrayant et voyant.

     

       Lorsqu'il se retrouva devant la porte en bois de sa maison, il souffla un coup en espérant qu'elle soit vide. Il posa sa main sur la poignée et appuya pour ouvrir. Fermée. Il soupira de soulagement et chercha ses clefs... Il paniqua quelques secondes puis réussit à mettre la main dessus. Il se dit qu'il essaiera de convaincre sa mère de mettre des clefs de secours, au cas où. Il ouvrit la porte, jeta son sac au niveau de l'escalier et prit la direction de la salle de bain. Il tourna la tête vers le miroir pour constater les dégâts. Il avait sa lèvre inférieure qui saignait encore un peu, un œil au beurre noir allait certainement faire son apparition dans peu de temps, et une légère plaie à la tempe droite. Il se toucha le visage. Sa mâchoire était douloureuse, ainsi que son nez mais rien ne le montrait. Il retira son manteau et son pull. Ses bras, ses jambes et son ventre lui faisaient mal. Il inspecta tout. Le garçon aurait sûrement des ecchymoses, mais il se rassura en se disant qu'avec les températures fraîches, il pourrait cacher tout ça sous ses vêtements. Il souffla de nouveau pour tenter de réprimer ses larmes. Il avait l'habitude qu'on le maltraite, qu'on le bouscule, qu'on l'insulte. Mais cela n'avait jamais été aussi loin. Il savait qu'il devait trouver un moyen d'arrêter ça, et fut soulagé lorsqu'il se remémora qu'il aurait deux semaines pour y réfléchir.

     

    Jonathan faillit faire une crise cardiaque lorsque sa mère passa la porte d'entrée et qu'elle poussa un cri en voyant son visage.

    « — Oh mon Dieu, mais qu'est-ce qu'il t'est arrivé ? »

    La jeune femme s'était précipité vers son fils, lâchant son sac de course, et tenait son visage entre ses mains.

    « — Je suis tombé... » mentit le garçon, la tête baissée.

    Anna le fixait, elle tenait toujours son visage et cherchait son regard. Le garçon n'eut pas d'autre choix que de relever les yeux et de croiser ceux de sa mère. Allait-elle le croire ? Visiblement oui, car elle ébouriffa ses cheveux.

    « — Tu aurais pu te faire très mal. Comment tu es tombé ?!

       — Euh... Je sais pas trop... Je me suis pris les pieds dans quelque chose... »

    Elle secoua la tête et souffla un « maladroit ». Jonathan souffla aussi. Sa mère l'entraîna dans la cuisine et l'installa sur une chaise.

    « — C'est arrivé quand ? À l'école ? L'infirmière a nettoyé ton visage ? »

    Le garçon hocha la tête. Oui, oui, c'était une bonne version de l'histoire. Il n'avait même pas eut à l'inventer. Sa mère sortit deux verres qu'elle remplit de jus d'orange avant de revenir vers son fils. Elle s'installa et déposa les jus sur la table.

    « — Ils auraient pu m'appeler quand même... elle fit une moue boudeuse.

       — J'ai rien maman, ça va. » le garçon força un sourire.

    Il porta son verre à sa bouche et grimaça à cause de sa lèvre blessée. Sa mère l'observait sans rien dire. Puis elle soupira et se décida à parler.

    « — J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle, dit soudainement la jeune femme en portant elle aussi son verre à sa bouche, je commence par laquelle ? »

    Le garçon réfléchit quelques secondes.

    « — La mauvaise ? dit-il, hésitant.

       — Ta grand-mère va venir vivre ici quelque temps, dit-elle.

       — Quoi ?! s'exclama-t-il, ce qui lui arrachant une grimace.

       — C'est juste pour quelques jours... Elle dit qu'elle se sépare de ton grand-père, enfin, tu sais... Elle fait encore une petite crise. Ça lui passera, comme toujours. »

    « Si elle pouvait faire sa crise ailleurs, ça serait sympa. » pensa le collégien.

    « — Ça va être l'enfer... soupira-t-il.

       — Mais non, ça va aller. »

    Elle lui caressa la joue et lui fit un sourire.

    « — Et la bonne nouvelle ? »

    La jeune femme fit encore un plus grand sourire.

    « — J'ai eu des réponses positives à mes candidatures. Je vais avoir des entretiens la semaine prochaine. Normalement, si tout se passe bien, je peux commencer un nouveau boulot la semaine prochaine.

       — Super ! »

    Le garçon esquissa un sourire.

     

      Ils avaient rangé les courses et préparé le dîner ensemble. Ils passèrent leur soirée ensemble devant la télévision, mais Jonathan n'avait pas tardé à quitter sa mère pour rejoindre son lit. Il s'enfonça dans ses oreillers en pensant à l'enfer que sa grand-mère allait lui faire vivre dans les prochains jours. Et sa mère qui allaient sûrement le laisser seul avec elle, si elle trouvait un travail. Il était ravi, elle aurait un poids en moins si elle savait qu'elle aurait un salaire et il avait bien remarqué qu'elle ne supportait pas d'être à la maison. Elle tournait en rond, cherchait toujours quelque chose à faire, comme si elle se reprochait le fait de ne plus avoir de boulot. Et cela le rendait triste. Mais Jonathan avait encore plus peur de se retrouver seule avec sa grand-mère. Il se retourna dans son lit et grimaça en s'appuyant sur son côté. Il était pressé que son corps ne soit plus douloureux pour ne plus penser à Mathéo. Il ferma les yeux, soupira et ne tarda pas à tomber dans les bras de Morphée.

     

       Il fut réveillé par la voix de sa grand-mère. « Meilleur réveil du monde » pensa Jonathan. La femme parlait très fort, se plaignant, comme d'habitude, de l'horrible caractère de son grand-père et de la vie qu'il lui faisait vivre. Jonathan enfila ses pantoufles en se disant que le pauvre homme n'y était pour rien et qu'il méritait une médaille pour la supporter. Il descendit les escaliers, encore ensommeillé. Il rejoignit la cuisine, salua sa mère qui donnait une tasse de café à sa  propre mère. Le garçon se servit un verre de jus d'orange et se tourna vers l'invitée. Cette dernière lui faisait comme à son habitude, la plus belle de ses grimaces.

     

       De belles vacances en perspective.

     

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    Yumi M. ©

     


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